mardi 21 novembre 2017

Interview de Grégory Da Rosa - 4ème volet








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— Des doléances ? m’étonnai-je, ma voix résonnant démesurément entre les piliers et les voûtes la salle du trône.

— C’est bien cela, sénéchal, confirma l’architecte Rodenteux, chevrotant.

— Mais, voyons, Jacques… Des doléances, maintenant, alors que la ville est assiégée ?

— Tout à fait, sénéchal. Deux dames de grande importance demandent audience.

— Deux dames, dites-vous ? Et qui sont-elles ? D’où viennent-elles ?

Rodenteux, qui se tenait sur les quelques marches de l’estrade, obliqua ses yeux ronds sur ma vieille personne alors que j’étais inconfortablement assis sur le faudesteuil jouxtant le trône. Il monta une marche de plus, se pencha, et murmura à mon oreille :

— Sénéchal, ces dames viennent d’un royaume étrange et étonnement puissant, gouverné par les livres, peuplé de héros, de prophéties et de mondes innombrables. L’on nomme leur royaume Book en Stock.

— Boucan Stoque ?

— Absolument, sénéchal, absolument.

— Mais où donc se situe cet étrange pays ?

— Partout et nulle part à la fois, sénéchal, m’avoua-t-il d’un timbre étrangement aigu. Et c’est bien cela qui le rend puissant ! Ce royaume tout entier voyage de monde en monde, utilisant les manuscrits pour plonger en des univers que nous ne connaissons point encore. Mais sachez en tout cas qu’elles connaissent déjà tout de nous, c’en est effrayant ! Ce jour d’hui, justement, ces deux vénérables dames ont choisi la ville de Lysimaque pour visite. Comprenez ma pensée, sénéchal. Comme nous sommes en guerre, et étant donné notre situation pour le moins… menaçante – si vous me permettez cet euphémisme – je me suis dit qu’il serait bon de ne pas dénier le soutien d’un royaume tel que celui-là…

— Je comprends, Rodenteux. Je comprends.

— Dois-je les faire entrer ?

— Bien sûr, Rodenteux, bien sûr !

Le bonhomme se redressa tout à coup, pivota en direction du portail clos, tapa deux fois dans ses mains. À ce geste, l’ours Roufos, notre bon héraut d’armes, logé dans l’angle tout au bout de la nef, ouvrit les portes et beugla pis qu’un crieur public :

— J’annonce la dame Dup, duchesse Inette ! et la dame Emma, duchesse Phooka !

Alors les deux convives apparurent sur le seuil, la première vêtue d’une longue cotardie émeraude, aux franges et brocarts verts, tandis que la seconde arborait une houppelande plus blonde qu’un champ de blé au soleil, toute brodée de fils d’or.

Je me levai incontinent, descendis les marches de l’estrade et m’approchai pour baiser la main de mes deux invitées.

— Soyez les bienvenues, mes dames, déclamai-je. Puisse le séjour en la capitale vous être agréable. Mais dites-moi, ma curiosité est piquée au vif ! De quoi souhaitez-vous m‘entretenir ? Je suis tout ouïe.

Puis, soudain confus par mon manque évident de politesse, je proposai :

— Oh ! J’oubliais, mes dames : une coupe de vin, peut-être ? Je vous rassure, point n’est-il empoisonné. Enfin… je… je ne crois pas.



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Phooka :

Coucou Gregory
Tu sais à quel point j'ai aimé Sénéchal alors je ne reviendrais pas là dessus, non,non. A la place je vais te poser une question à la con (je suis spécialiste faut dire! =D)
Page 226 de ton roman, dans les dernières lignes du chapitre, notre bon vieux Sénéchal decend de cheval et tu écris:
"M'appuyant sur l'encolure de mon cheval,je balançai ma jambe gauche au-dessus de sa croupe pour descendre, mon pied droit encore dans l'étrier"
est ce à dire qu'à Lysimaque, on ne suit pas les règles classiques d'équitation? (C'est à dire descendre à gauche? https://fr.wikihow.com/descendre-de-cheval).
Est ce que le Sénéchal porte son épée à droite du coup?
Il est donc gaucher?
Je suis sûre que tu vas nous faire une belle pirouette (à cheval) pour te sortir de ce guêpier! :)
bises
Emma


Grégory :


Bonjour Emma !


J’ai ri en lisant ta question, il faut bien l’avouer ! J’ai eu l’idée, fugace, de trouver une parade au piège infâme que tu me lances. Mais, allons, soyons francs, voilà ce que l’on appelle dans le langage soutenu de la noblesse méronnienne : une grosse boulette.


Et il n’y a certainement pas que celle-là, en plus !


Vois-tu, c’est le genre de détail que l’on écrit vitesse grand V, persuadé que ce que l’on écrit est vraisemblable, juste, si bien qu’on ne se pose aucune question, tout pressé que l’on est à vouloir écrire la suite qui, elle, est plus intéressante (ici, il s’agissait de la petite enquête sur la disparition des éclaireurs et de leur famille, que j’ai pris plaisir à écrire). Je me souviens de la rédaction de ce passage. Et je me souviens surtout avoir imaginé la scène : Philippe arrivant à cheval sur le Place des Courpattes, les habitations étant sur sa droite… la connexion logique est rapidement faite. Bim, bam, boom, il descend à droite, quoi de plus logique ? Et… ça s’arrête là, je ne me suis même pas posé de question sur la cohérence de mon propos. Une erreur grossière de ma part. Sans compter que la seule fois où je suis monté sur une selle, c’était lorsque j’avais 7 ans et c’était sur un poney qui tournait autour d’une sorte de gros cabestan lors d’une foire de Champagne. Ce qui est impardonnable. Je mériterais d’être fouetté par la foule en délire lors du prochain salon, tout en hurlant à plein poumon « Pardon, pardon ! » au monde équestre que j’ai si ignoblement bafoué.


Le plus grave dans tout ça, c’est que même après mes 13 452 relectures et corrections (en plus de celles de mes beta-lecteurs qui, pour certains, font de l’équitation ! :D ), cette grossière erreur est passée sous le nez de tous. Ah, la gourgandine !


Ainsi, ma réponse est la suivante : Non, Philippe n’est pas gaucher. Seul son auteur a eu la gaucherie de ne pas vérifier ce qu’il écrivait…


Et ce n’est pas la seule erreur, disais-je… Mais comme je ne vais pas donner le bâton pour me faire battre, je n’évoquerai pas les autres, évidemment… !


C’est ce qui arrive quand on travaille énormément sur le même texte. Au bout d’un moment, on ne le voit plus, on ne le lit plus, on le récite. Pour ma part, j’avais beau me persuader que je le relisais pour le corriger, je sais qu’à force, il s’agissait bien plus d’une récitation que d’une relecture… Je dois donc te présenter mes plus plates excuses. Promis, ça ne se reproduira plus !





Fiou, vu la façon dont tu décortiques tes lectures, tu nous ferais de sacrées chroniques dis donc ! Mais non, s'il-te-plait, ne perds pas de temps ainsi et consacre toi à ce futur Lysimaque...SURPRISE !

Je cherche toujours un terme pour qualifier ton tome 2 supérieur au coup de coeur de tome 1. Une idée ?
Sinon, connaissant les émoluments qui reviennent à l'auteur d'une part et sachant que tu es au début de ta carrière d'écrivain d'autre part, j'aimerai te demander quel est ton second métier, celui dit alimentaire ?

Grégory :

Bonjour Dup !

En ce moment, je travaille avec Paul, dit Pôle Emploi... Mon dernier CDD en date s’est terminé début septembre. J’étais assistant d’éducation en collège (Surveillant, en gros. Ou Pion, pour être vulgaire, TRÈS vulgaire).

Ce qui fait que j’ai un peu plus de temps pour écrire même si, je dois bien l’avouer, je suis bien loin de rouler sur l’or et qu’il me faut donc retrouver quelque chose, et fissa ! Sans compter que je n’ai pas vraiment de projet professionnel, alors je gage que j’irai encore là où le vent me portera. J’ai déjà été caissier en supérette (ou employé polyvalent de libre-service, si l’on veut être un peu moins grossier), concierge, animateur commercial, etc. À présent, on peut sans doute dire que je suis chôm(aut)eur…

Bref, je suis quelqu’un qui, aujourd’hui, vit au jour le jour. J’ai, caché quelque part dans ma tête, l’idée de monter une petite entreprise, mais ça… advienne que pourra ! Et puis… sait-on jamais, si par un étrange hasard 300 000 lecteurs se bousculent pour mes romans un de ces jours, je reverrai sans doute mes plans, ne crois-tu pas ? :D


Aely Nah :
Ouah en fait avec toi,Gabriel chaque réponse est comme une nouvelle particulière ;)
Pleine de réponses, d'autres questions en suspens et d'aventure .
Je vais donc bien réfléchir à lui suite à donner à "mon" épisode lol et revenir ensuite te mettre au pilori :p

Re Aely :))
Euh pourquoi Gabriel alors que c'est Grégory?????? fantasme? délire de lectrice?
du coup question lol
Grégory comment un auteur choisit-il les noms de ses personnages? sur quelles bases? et ceux de son monde, villes, religions ou autres??? cela a-t-il un certain sens et une certaine logique personnelle ou juste parce que c'est venu et que ça plaisait??


Grégory :

Bonjour Aely,

Il est vrai que si l’on change seulement six lettres à Grégory, ça donne Gabriel ! :D
Mais je vois que tu sais retomber sur tes pattes !

Pour ce qui est du nom de mes personnages, il n’y a (pour moi en tout cas), pas vraiment de critère. Je ne choisis pas forcément un prénom ou un nom parce qu’il sonne bien. J’essaie de faire un peu comme dans la vie réelle : c’est à dire donner des noms de famille un peu au hasard. On ne choisit généralement pas son nom de famille à la naissance :D

La seule logique que j’applique dans mon roman, (tant pour les prénoms, noms de famille, noms de ville, de province, de royaume, etc.) c’est celle des consonances qui diffèrent en fonction de la géographie ou de l’origine géographique. Ainsi, le royaume de Castlewing a des consonances anglaises, Méronne des consonances plutôt greco-romaines (et même gauloises avec ces suffixes –ac qui trainent un peu partout : Soriac, Drandillac, qui dérivent de « -acum » définissant un lieu, l’emplacement d’une villa gallo-romaine, notamment très utilisé en Languedoc, région où je vis, comme par hasard ! :D)

Pour ce qui est de la religion, le choc qu’ont subi les civilisations est celui du Syncrétisme (explosion des trois planètes et fusion en une seule terre plate). Ainsi, j’ai pris de le radical « syncr » que j’utilise pour désigner un prêtre ou prêtresse (= syncre, syncresse), un pontife ( = archisyncre), la religion elle-même ( = Syncrésie), les croyants ( = syncrésiens). Comme il y a un parallèle évident avec le christianisme, je me suis même permis de renommer Chrétien de Troyes en Syncrésien de Tricassium (Tricassium étant le nom gaulois de l’actuelle ville de Troyes, en Champagne Ardenne, région où je suis né, comme par hasard :D). Le choix des noms peut donc aussi être un petit jeu de piste pour le lecteur, ou une simple référence, un bref hommage, une petite folie (Folie que seul l’auteur peut parfois comprendre, tant tout fini déformé… ! :D).

Je dirais donc que je choisis les noms surtout en fonction des lieux et de la culture que je veux retranscrire. Et, surtout, je ne m‘interdis pas les noms disgracieux (comme peut en attester ce pauvre Rodenteux…).




Licorne :

Re-bonjour Gregory ! Merci de ta première réponse (je passe au tutoiement, on se connait un peu mieux maintenant), en tous les cas tu manies bien les différences de style, et je suis curieuse déjà de connaitre la facette “pure” de ton écriture. J’ai lu avec intérêt ton parcours, tu parles beaucoup de chance, mais tu oublies le talent, et Mnémos n’est pas passé à côté ! ;) Ton histoire est un rêve les yeux grands ouverts, et ça donne de l’espoir aux jeunes auteurs !
J’aimerai savoir s’il y a un genre autre que la fantasy dans lequel tu comptes t’aventurer un jour ?

Tout jeune écrivain que tu es, as tu peut-être déjà des habitudes lorsque tu écris, un rituel ? peux tu écrire n’importe où ? dois tu te mettre en condition particulière ?

Merci d’avance ;)

Grégory :

Bonjour Licorne,


Tutoyons-nous, tu as raison !
Est-ce que je souhaite m’aventurer dans d’autres genres que celui de la fantasy ? La question reste entière.

Concernant Sénéchal, je savais bien que je voulais écrire de la fantasy. Pourtant, lors de la rédaction des 100 premières pages du 1er tome, alors que la magie n’apparaissait pas encore, je me suis sincèrement demandé s’il n’était pas préférable de tout revoir, de tout changer, et d’écrire un roman historique, ou du moins, un roman avec des personnages fictifs mais prenant place dans un cadre historique réel.
Ce qui me pousse vers cette petite réflexion : je pense qu’il arrive parfois qu’un auteur, lorsqu’il commence à gribouiller sa petite histoire, ne sait pas véritablement dans quel genre il pourra classer son roman une fois terminé. Il peut le découvrir vers la fin, lorsque l’histoire a pris une tournure à laquelle il ne s’attendait peut-être pas au début. Par exemple, j’ai constaté que mon roman était catégorisé comme étant de la dark fantasy / fantasy historique lorsque sont tombées les premières critiques. Personnellement, je ne m’étais pas posé la question. C’est dire à quel point j’ignorais moi-même ce que j’avais fait, du moins en ce qui concerne les genre et sous-genres.
Par conséquent, je dirais que tout part de l’histoire que l’on a à raconter, plus que du cadre dans lequel on veut la raconter. On la déroule, on lui fait prendre des virages, on la conclue, et c’est une fois achevée que l’on peut prendre du recul et être certain de ce que l’on a vraiment fait. Il existe quelques romans qui, prenant place dans un cadre fantasy, ont dérivé vers la SF (Javier Negrete, par exemple, avec ses Chroniques de Tramorée, Regis Goddyn, il me semble, avec le Sang des 7 rois). Comment les classe-t-on ? Leurs auteurs se sont-ils vraiment posés la question ?
Ainsi, j’en arrive à cette conclusion (qui n’est pas inscrite dans le marbre, mais qui s’applique en tout cas pour moi) : j’ai une histoire, je la déroule, je lui fais prendre des virages de gauche et de droite, et je vois ce qu’elle donne à la fin. De fait, si l’histoire qui m’est venue en tête s’avère relever plus de la littérature générale, du roman historique, de l’horreur, du polar ou autre, que de la fantasy pure, qu’importe ! tant qu’elle m’inspire et me fait écrire. Ainsi, je ne suis pas à l’abri de changer de genre, car cela dépendra bien plus de l’histoire que j’ai à raconter que de ma volonté d’écrire dans tel ou tel registre.
Pour autant, j’ai un faible indéniable pour la fantasy. L’univers que je crée s’y inscrit, et tant que j’aurai de quoi le développer, j’y resterai (Quoique, même pour l’univers en question, j’ai en ce moment des pistes d’évolution qui pourraient bien le faire changer de bord plus tard…). Mais j’ai également d’autres idées qui, elles, n’ont pas nécessairement besoin du genre qu’est la fantasy pour se développer. J’ai déjà écrit quelques petites nouvelles sur un tueur en série, d’autres sur une enfant autiste, une autre encore sur la jeunesse homosexuelle montpelliéraine et ses folles soirées (Sexe, drogue et éléctro), une autre sur l’enfance et, plus précisément, sur le deuil que l’on doit faire de cette enfance si l’on veut avancer.
Bref, autant dire que je n’ai pas de projet fixe (si ce n’est le prochain roman après Sénéchal qui se dessine de plus en plus, et qui sera de la fantasy) et je laisse mes envies me surprendre. Je dirais même, je laisse SURTOUT mes envies me surprendre. Si je ne suis pas surpris moi-même, je n’arrive pas à écrire.


Parlons à présent de mes rituels.
J’en ai eu. Je n’en ai plus.

J’en ai eu pour le premier tome de Sénéchal. Il me fallait de la musique (souvent des musiques de film, tantôt épiques, tantôt dramatiques, parfois des musiques classiques, ou même de l’électro – ce qui, ma foi, en premier lieu, ne semble pas concorder avec le contexte de Sénéchal, et pourtant…). Il me fallait aussi du café ou du thé à disposition (des tasses, et des tasses, et des tasses !), un endroit de préférence clos et pas âme qui vive. Mais ce qu’il me fallait surtout, c’étaient 5 à 6 heures de disponibilité devant moi (car j’écrivais alors par longue phase, presque à l’état de transe (et je n’exagère qu’à peine. La scène du grand œctuaire Saint-Avelor, avec les morts qui se relèvent et dévorent les syncraliers, fut écrite ainsi). Ce qui fait, bien sûr, que le 1er tome a été très long à écrire, car j’avais rarement ces 5/6 heures devant moi. J’étais à l’époque Employé Polyvalent de Libre Service chez Carrefour, je n’avais donc pas de week-end. J’étais en plus de cela formé en parallèle pour devenir adjoint responsable, donc je ne comptais assurément pas mes heures de travail qui pouvaient aller de 6h du matin jusqu’à 22h le soir, parfois non-stop. Formation qui n’a malheureusement jamais aboutie, mais… bref... ! Le 1er tome de Sénéchal a donc mis 3 bonnes années avant d’être achevé.

Le 2e tome, en revanche, a été écrit dans un contexte complètement différent. J’avais beaucoup plus de temps « disponible » (même en ayant par la suite un travail en tant qu’assistant d’éducation), mais aussi et surtout, j’avais à présent un contrat d’édition ! Ce qui, certes, apporte de la joie, mais aussi beaucoup de stress, qu’on se le dise ! J’ai alors découvert que mes rituels ne me servaient plus à rien, qu’ils ne fonctionnaient tout simplement plus ! Il y a eu un gros moment de flottement pendant lequel il a fallu que j’apprivoise de nouveau le roman. Mon rapport à lui, à l’intrigue, à la plume, et surtout aux personnages, qui avait complètement changé. Je ne le voyais plus seulement comme une passion, mais aussi comme un travail. Ça m’a bloqué pendant un certain temps, essayant tant que mal de récréer ce climat si propice à l’écriture. Mais j’ai rapidement compris que mes rituels, au lieu de me créer une bulle de confort, me parasitaient, et ne servaient qu’à me trouver une excuse absurde m’empêchant d’écrire. Je perdais tant de temps à préparer mon thé ou mon café (plus de 10 tasses dans la journée), mes bouteilles d’eau (au moins deux près du PC), à trouver mon lieu d’isolement total, à chercher LA musique qui collerait au ton du chapitre en cours (et je pouvais mettre facilement 45min – 1h avant de dénicher la bonne musique, bref ! je perdais tant de temps à me persuader qu’il me fallait tout ça, et donc à tout préparer, que le moindre désagrément me bloquait, là, face la page blanche. J’ai donc appris à travailler autrement. Dès que l’envie vient, je me mets face au PC, et écris, même 20 minutes. J’arrête, je fais autre chose. Je vais me balader. Je reprends 1 heure. J’arrête, je lis un livre. Je reprends 25 minutes. Finies les 5-6 heures de transe folle. A la place, sont venues les phases d’écriture à répétition, certes brèves, mais plus rapprochées dans le temps. Finie aussi la recherche incessante d’endroits clos, sans bruit et sans être vivant. J’écris n’importe où. Sur le canapé alors que les beaux-parents sont en train de s’entraîner à la guitare juste devant, avec son lot de fausses notes. Par terre, alors que je cherchais simplement le chargeur de mon PC qui n’avait bientôt plus de batterie. Bien sûr, il y a toujours quelques lieux et instants idylliques (dernièrement, c’était devant le poêle de la maison, entouré de bougies dans une ambiance chaleureuse, ou sur la terrasse, face à la vigne, parce que la météo de novembre est encore douce par chez moi), mais je n’en fais plus ma condition sine qua non.

Voilà, Licorne, j’ai encore digressé ! Mais au moins, tu sais tout (ou presque) :D


SOL, LES RÉFUGIÉS DU FROID de Sylvie Kaufhold




Editions du 38

248 pages
16 euros (version papier)
5.99 euros (version électronique)



De dangereux changements climatiques ont profondément modifié la vie des habitants de l’Intérieur. Au cœur de l’hiver permanent, seule la cité bulle de Sol détient le secret de l’éternel printemps. Elle réserve cet incroyable privilège à une population d’élus, descendants des premiers bâtisseurs. Mais tout manquement aux règles édictées par les conseillers et les prêtres conduit au bannissement. Et la première règle est d’ignorer les souffrances des exclus, de ceux qui, exilés des territoires glacés, sont condamnés à choisir entre la mort par le froid ou le supplice des mines de pierre noire.



Au sein de la cité comme dans les rangs des exclus, la colère gronde. Marqué par la mort des siens, Inok n’a plus rien à perdre. Il décide de tout faire pour percer le secret du printemps et détruire l’ordre établi par les maîtres de Sol.









Dans le monde de Sylvie Kaufhold, il y a les élus ... et les autres. Les élus vivent à Sol, une cité bulle qui protège ses habitants de l'hiver éternel qui règne au dehors. Cet hiver est arrivé il y a quelques temps et s'installe de plus en plus. La nourriture devient rare et le froid est constant. Cette cité a été construite pour protéger quelques privilégiés, et le secret de son fonctionnement est bien gardé. Évidemment, les "autres", ceux qui n'ont pas accès à Sol, essayent malgré tout d'y entrer, du moins de s'en approcher car la vie dans les villages est devenue impossible. Ils sont bien évidemment refoulés, mais on leur propose un travail dans les mines en échange d'un taudis et de mauvaise nourriture. Ce travail est non seulement épuisant mais aussi dangereux et la plupart n'y survive pas longtemps.Leurs gardiens sont des géants qui résistent au froid, les Arks. Ils ne sont pas vraiment méchants, mais font leur boulot, sans se préoccuper des humains qu'ils ont sous leur surveillance. 

Inok et sa famille font partie de ces villageois qui voient en Sol un refuge. Comme tous les autres ils se retrouvent parqués dans des bidonvilles glaciaux, à peine nourris et travaillant comme des forçats. Petit à petit toute la famille dépérit et clairement il ne leur reste que peu de temps à vivre. Alors le père d'Inok va faire jouer le peu de relations qu'il a pour essayer de sauver son fils et le faire rentrer clandestinement dans Sol. Inok accepte le coeur brisé, car il sait qu'il ne reverra jamais sa famille, mais la flamme de la rébellion s'ancre en lui.

A l'instar d'Allia, Sylvie Kaufhold imprègne son récit d'humanisme et d'écologie. On sent que ce sont des points qui lui tiennent vraiment à coeur. Pour être honnête, j'ai même eu un peu peur en lisant les premières pages du roman, car je trouvais ces préoccupations trop présentes. Souvenez-vous que je lis par pur plaisir et pour me changer les idées, alors je n'avais pas envie de me plonger dans un roman "militant". Mais cette impression a bien vite disparu au profit du récit lui-même, car Inok et ses compagnons sont terriblement attachants. Dès lors, on suit leur progression avec intérêt. Inok fait évidemment de belles, et de moins belles rencontres, et il va trouver des alliés parfois surprenants ... même très surprenants. Le monde décrit par l'auteur est crédible et inquiétant. C'est un joli roman à lire pour le plaisir, mais qui est aussi une sorte de fable pleine de morale.

De l'humanisme, de l'écologie sous le couvert d'un récit plein de suspense et d'action, le tout servi par des héros très attachants. Voilà un joli moment de lecture !




lundi 20 novembre 2017

LA FILLE QUI AVAIT BU LA LUNE de Kelly Barnhill





Éditions Anne Carrière
368 pages
20 euros


4ème de couv

Chaque année, les habitants du Protectorat abandonnent un bébé en sacrifice à la redoutée sorcière des bois. Ils espèrent ainsi détourner sa colère de leur ville prospère. Chaque année, Xan, la sorcière des bois, se voit contrainte de sauver un bébé que les fous du Protectorat abandonnent sans qu’elle ait jamais compris pourquoi. Elle s’emploie à faire adopter ces enfants par des familles accueillantes dans les royaumes voisins. Mais cette année, le bébé en question est différent des autres : la petite a un lien étrange avec la lune et un potentiel magique sans précédent. Contre son gré, Xan se voit obligée de la ramener chez elle et de persuader ses amis réticents d’élever cette enfant pas comme les autres. Ils la baptiseront Luna et ne tarderont pas à en devenir gâteux. Xan a trouvé comment contenir la magie qui grandit à l’intérieur de la petite, mais bientôt approche son treizième anniversaire, et ses pouvoirs vont se révéler…








Voici un roman présent dans les parutions chez Anne Carrière qui m'a interpellé  aussi bien par son titre qui m'évoquait un joli conte d'enfance que pour sa couverture qui m'enchantait : la lune, la gamine, le dragon miniature multicolore et la farandole d'oiseaux de papier. Ce fut une sacrée bonne pioche car à l'image de la couverture, le texte m'a lui aussi enchanté. On y retrouve d'ailleurs tous les éléments présentés sur l'illustration.

Un petit village coincé entre un marécage fertile et une forêt dangereuse. Dans cette forêt, les animaux sauvages sont des prédateurs qui n'arrivent pas à la cheville de certains monstres et surtout de la sorcière qui y vit. Une seule route la traverse et cette route est surveillée, protégée par les membres du Protectorat. L'exploitation du marais par les villageois dépend donc entièrement d'eux. Pour obtenir la clémence de la sorcière, chaque année le Protectorat sacrifie le dernier né du village en l'abandonnant dans la forêt. Antain, novice promis à l'ordre ne supporte plus cette mise à mort.

De son côté Xan, la vieille sorcière, ne comprend toujours pas pourquoi ces hommes abandonnent ainsi à date fixe un nouveau-né. Mais qu'importe, malgré son âge avancé, elle se fait un point d'honneur à être là, pas loin, afin de soustraire les bébés aux bêtes sauvages. Puis elle traverse la forêt et les place dans des familles d'autres villages où ces "enfants lumières" sont élevés et aimés comme il se doit.

Seulement avec la dernière en date Xan a fait une erreur. En voulant la nourrir avec la lumière des étoiles, celle ci s'est en fait gavée de lumière de lune qui était alors pleine, se chargeant ainsi d'une grande quantité de magie. Xan ne peut plus la confier, il faut qu'elle la surveille puis lui apprenne la magie.

Baptisée Luna, l'enfant va grandir auprès de Xan, du vieux Glerk le monstre des marais, qui malgré sa taille, ses quatre ou six paires de bras et son immense queue, a tout du papy gâteau, et poète à ses heures. Mais aussi de Fyrian, un dragon qui avait oublié de grandir. Un dragonus minusculus qui se croyait enormus. Ce récit qui démarre comme un conte enfantin va se complexifier et s'enrichir au fil des pages pour devenir un roman féerique et envoûtant qui s'adresse à tous les âges.

Je suis tombée sous le charme de cet univers créé par Kelly Barnhill. Le côté très sombre de ce village qui ploie de tristesse sous la fatalité, le côté cynique de ses dirigeants. Et l'autre versant, solaire, lumineux, autour de Luna et ceux qui l'entourent. Le trait d'union entre ces mondes si différents se fera par l'intermédiaire de la folie de la mère de Luna, incarcérée et surnommée La démente depuis qu'on lui a arraché son enfant. Depuis elle a des visions, des pouvoirs très spéciaux...

J'ai adoré découvrir cette histoire, j'ai aimé ces personnages loufoques autour de Luna, leur bonhomie, leur humour et tout l'amour qu'ils s'offrent. Et comme tout bon conte qui véhicule une morale, celui-ci n'en est pas exempt, de plusieurs même que je vous laisse découvrir. À votre tour laissez vous envoûter par ce roman, je vous promets une magnifique parenthèse dans ce monde de brutes.


vendredi 17 novembre 2017

LA MAGIE DE PARIS Tome 1 d'Olivier GAY

La magie de Paris

 T1 : Le coeur et le sabre





Editions Castelmore
sortie: 18/10/217
320 pages
14.90 euros




Chloé est élève en classe de seconde et pratique l’escrime en loisir depuis son enfance. Un jour, elle assiste dans le gymnase au combat à l’épée entre Thomas, un élève d’une autre classe qu’elle connaît à peine, et une sorte de démon. La jeune fille tente d'intervenir mais se fait gravement blesser et perd connaissance. Lorsqu’elle se réveille, la créature est morte. Thomas lui explique alors qu’il est un mage, et qu’en tant que tel sa mission est de repérer et fermer les failles vers le monde des démons. En s’interposant, Chloé s’est liée à lui ; elle devra désormais combattre les démons à ses côtés…







Chloé est une jeune ado presque comme les autres. "Presque", l'adverbe qui fait toute la différence. Chloé est grande, trop grande avec ses 1m83 à 16 ans et son côté un peu massif.  Ses "gentils" camarades de classe l'ont surnommée "Le Tank". Sympa ...
Chloé doit vivre avec ces "défauts" et ce n'est pas toujours facile. Elle est un peu solitaire par la force des choses, enfin pas tout à fait car elle a deux bonnes copines: Nour et Célia. Si elle se considère comme solitaire, c'est surtout parce qu'elle n'a pas de petit ami. Avec elle le mot "petit" ami prendrait toute sa signification ... Et les garçons préfèrent éviter le Tank. Elle est trop grande trop forte ...
Mais Chloé a une passion qui lui fait oublier tout: l'escrime. Là, son "envergure" lui donne l'avantage. Et pendant que les autres vont conter fleurette au cinéma ou au MacDo, Chloé elle s'entraîne ! Elle bosse dur et ça marche. Elle est qualifiée pour les championnat régionaux. 

Thomas, lui est le petit nouveau. Il vient d'arriver dans le lycée depuis peu, dans la classe de Chloé. C'est un solitaire, il ne parle à personne et son look de poète déchiré n'attire pas les foules.

Un soir, alors que Chloé traîne au gymnase pour s'entraîner après que tous les autres soient partis, Elle entend une course et Thomas rentre en trombe. Il est poursuivi par une "chose" (Chloé apprendra après qu'il s'agissait d'une goule) et cette "chose" attaque Thomas au sabre. Chloé va s'en mêler à ses risques et périls et se faire gravement blesser. Pour la sauver Thomas n'a pas d'autre choix que de réaliser un sort qu'il n'est pas supposé faire avant ses 18 ans: lier Chloé à lui.

Chloé devient donc le "chevalier" de Thomas. Elle va devoir le défendre contre tous les dangers. Pour ça, elle acquiert des capacités physiques hors du commun.

Le problème c'est que Chloé ne comprend rien à ce qui se passe et surtout que Thomas ne prend pas la peine de s'expliquer. Il semblerait qu'il soit un mage et de fait elle y croit puisqu'il l'a sauvée, mais à part ça elle ne sait pas grand chose. Et ce n'est pas faute de demander !

Le récit se déroule à partir de la rencontre de Thomas et Chloé. Thomas est vraiment mystérieux, et même si on croise certaines personnes de sa "secte" de mages, dont le chef terrible et redouté Mickaël ou un autre chevalier du nom de David qui, il faut le reconnaître, fait un peu craquer Chloé, on ne sait pas grand chose de lui ou des siens. 
Chloé va passer tout le temps de ce tome à poser des questions pour obtenir de vagues réponses, loin d'être suffisantes.

Moi je vous le dis tout de suite j'ai complètement craqué pour ce roman. Chloé, la grande fille costaude et du coup immortelle ou presque, est pleine de douceur, d'indécision, d'hésitations, bref elle est totalement mal dans sa peau. Thomas est mystérieux à souhait mais juste ce qu'il faut pour titiller le lecteur. 

L'action se situe à Paris mais pourrait tout aussi bien se passer ailleurs (enfin sauf la scène finale à la Tour Eiffel, la grande scène, oui bon donc il faut que ça se passe à Paris ! ).

Les protagonistes sont à la fois attachants et/ou mystérieux. Le récit ne donne pas de répit au lecteur, mais ce qui est grandiose ce sont les dernières pages. Pas de cliffhanger de ouf, non..enfin si, mais surtout une révélation qui vous cloue sur votre siège. Personnellement, j'en ai eu les larmes aux yeux et si je veux absolument lire la suite ce n'est pas parce qu'un des perso a posé le pied sur une mine et qu'on se demande s'il va survivre non. Mais parce qu'on s'est tellement attaché aux héros que leurs destins nous importent plus que tout. Et on sent que ça ne va pas être simple, loin de là. Pour un roman jeunesse, c'est même dur. Mais bon, j'ai un coeur d'artichaut !

Bref, énorme coup de coeur pour ce premier tome de La magie de Paris. Il me tarde déjà d'en lire la suite. Et si Olivier Gay m'avait un peu déçue avec son précédant jeunesse, Faux frère, vrai secret, pour celui-ci par contre il a placé la barre très très haut. Je crois bien que c'est encore meilleur que Le noir est ma couleur. Si, si, lisez le et vous verrez!


jeudi 16 novembre 2017

GRISHA de Leigh Bardugo (Dup)





Éditions Milan
340 pages
15,90 euros


Résumé :


Orpheline, Alina ne peut compter que sur elle-même. Quand l'armée la recrute pour une expédition dans la Nappe d'ombre, un brouillard maléfique qui déchire le royaume, la jeune fille s'attend à y laisser sa peau... Les rares survivants des précédents raids racontent que des monstres s'y repaissent de chair humaine ! Seul Grisha, puissants magiciens, sont à même de lutter contre cette malédiction. Et si cette épreuve révélait aux yeux de tous la véritable nature d'Alina ?








Après la lecture de Six of Crows cet été, replonger dans le monde de Leigh Bardugo fut un véritable plaisir. Retrouver les Grishas, la magie qui leur confère des pouvoirs fabuleux aussi, encore plus que dans le diptyque précédent car ici nous sommes plongés directement à Ravka et non à Kerch.

Cependant c'est Alina que nous suivons, une orpheline de guerre placée dans la Première armée, car il faut bien qu'elle serve. Elle est apprentie cartographe, très médiocre d'ailleurs mais elle s'en moque, cela lui permet de suivre de près Mal son ami de toujours qui lui est traqueur. Et un bon, qui plus est. Et Alina a peur, malgré la présence de la Seconde armée constituée de Grishas, car ils s'apprêtent à traverser la Nappe de brouillard.

En effet la Ravka est fracturée en deux par une zone de ténèbres, le Shadow Fold, qui a englouti toute forme de vie sur son passage, si ce n'est d'immondes volcras qui y règnent en maîtres et dévorent tout être vivant. Dès la première attaque d'un volcra la terreur immense qui s'empare d'Alina déclenche en elle un pouvoir qu'elle ignorait posséder jusque là, elle inonde les ténèbres de lumière faisant fuir toutes ces sales bêtes et s'évanouit. Mais elle a retenu l'attention de tous les Grishas et surtout du plus puissant d'entre eux qui était présent : le Darkling. 

Alina va être immédiatement arrachée à l'armée, à Mal, et ramenée séance tenante à la capitale Os Alta où siège le Darkling et le centre de formation des Grishas. En effet, son pouvoir unique s'avère le seul à même de lutter contre le Shadow Fold : elle est l'invocatrice de lumière mais doit apprendre à le maîtriser.

Commence alors un tourbillon d'activités nouvelles pour notre apprentie cartographe, dans un environnement luxueux qu'elle n'aurait pu imaginer, même en rêve. Elle est sous l'emprise de l'énigmatique mais néanmoins charismatique Darkling, secouée par l'acariâtre et vieille magicienne Bagrha, malmenée par Botkin le maître d'arme, jalousée par les autres élèves Grishas. 

J'ai bien aimé ce découpage très cartésien de la magie qui habite les Grishas. Leigh Bardugo offre peu d'explications, juste un tableau en début d'ouvrage, puis nous découvrons les différents types de magiciens au fur et à mesure du récit. Ceci peut être ardu pour le novice en "bardugisme", mais après un stage intensif via Six of Crows, j'étais au taquet !

J'ai adoré tous ces personnages et particulièrement Alina qui sera passionnante dans son évolution. Elle connait ses limites, et surtout va s'avérer bien moins naïve que je ne le pensais. Elle souffre de l'absence de Mal, de la solitude malgré la foule de Grishas qui l'entoure. Son impertinence et sa spontanéité m'ont ravie. Le côté sombre et énigmatique du Darkling est passionnant également, il est entouré d'un voile de dangers et de mystères. Quant à Mal, il est bien en retrait dans cet opus, difficile donc de le cerner d'autant que c'est un taiseux. Il me fait l'effet d'un roc cependant.

L'auteur propose avec Grisha une fantasy fortement inspirée des pays soviétiques par le jeu des noms propres, qu'ils soient de villes ou de régions comme la Tsiberyie, par la description des lieux, des paysages, des palais. Par les coutumes des habitants également. Laissez vous séduire par cette fantasy pas comme les autres. Leigh Bardugo a une écriture fluide et agréable qui nous entraîne dans son histoire très prenante. Et même si ce Grisha s'inscrit comme le tome 1 d'une série, il peut très bien se lire comme un one-shot, fait suffisamment rare pour le signaler. Sans cliffhanger qui tue, je piaffe quand même pour lire la suite !!!





mardi 14 novembre 2017

LES HAUT CONTEURS-ORIGINES de Patrick Mc Spare et Olivier Peru


Les Haut Conteurs Origines

 – Le songe maudit -
De Patrick Mc Spare
Illustration d'Oliver Peru

Editions Scrinéo
Sortie: 12/10/2017
304 pages
16.90 euros




Mathilde a seize ans et son apprentissage de Haut-Conteuse s’achève. Elle est alors confrontée à un premier drame : deux Haut-Conteurs ont été assassinés par l’un des leurs.

La jeune femme et son professeur, Corwyn le Flamboyant, sont bien résolus à arrêter l’assassin. Mais le témoignage d’un pèlerin les envoie bientôt jusqu’à Bagdad où dormiraient les secrets du Livre des Peurs, un ouvrage mystique, et de l’Ordre Pourpre, la caste des Haut-Conteurs.

Entre oasis hantée et ziggourat spectrale, cette quête se révèle plus dangereuse que prévu. Mathilde saura-t-elle entendre l’incroyable vérité ?

Son destin de Haut-Conteuse est en marche…






Ce que j'ai trouvé vraiment fabuleux (au sens premier du terme), c'est qu'en quelques pages, et même en quelques mots, le lecteur se retrouve immédiatement plongé dans le monde des Haut Conteurs. Le phrasé ? Le vocabulaire ? L'atmosphère ? La magie de l'auteur ? Je ne saurais dire précisément la raison, mais toujours est-il qu'instantanément le lecteur est projeté dans l'univers de Patrick McSpare et retrouve avec délice tout le charme de la série originale.

Cette fois-ci c'est Mathilde qui est une toute jeune padawan et Corwyn son maître. C'est tellement étonnant de retrouver Mathilde en gamine et Corwyn tout jeune. Mathilde est une élève très douée et si, au début du roman, elle n'a pas encore sa cape pourpre, nul doute qu'elle deviendra une grande conteuse.

A cette époque, Lothar Mots-Dorés est lui aussi tout jeune, mais déjà obnubilé par Le Livre des Peurs. Il commet alors ses premiers méfaits et lorsque l'envie irrépressible de voler deux des pages du livre l'oblige à commettre l'irréparable alors il réalise qu'il n'a plus le choix et qu'il devra porter ce fardeau toute sa vie.

Mathilde, elle, poursuit sa formation et il lui tarde de conter sa première histoire. Alors elle pourra porter le pourpre. Elle en trépigne d'impatience. Mathilde a beaucoup de qualités: intelligence, courage, loyauté ...mais la patience n'est pas celle qui la caractérise le plus. D'où son nom de Haut Conteuse ...

La recherche des pages du livre amène Corwyn et Mathilde jusqu'à Bagdad. Ville fabuleuse. Là, elle fait la connaissance de Salim Le Facétieux, un Haut Conteur lui aussi, habitant la ville. Le Facétieux est un géant et un excellent combattant. Ces trois-là vont aller à la recherche d'Hassan le vent, un chef parmi les ayyârûn, la guilde des assassins de Bagdad. Le quartier mal famé d'Al-Khâtir est bien différent des quartiers chaleureux et des marchés que Mathilde a traversé jusqu'à présent. Va commencer pour elle une aventure hors du commun, pleine de magie et de combats.

Comme je le disais au tout début de cette chronique, c'est un réél bonheur de se replonger dans l'atmosphère des Haut Conteurs. Je ne pensais pas que ce livre produirait un tel effet sur moi. Un peu comme de retrouver de bons amis après une longue absence. Tout revient en tête, une cure de jouvence indéniablement. On se laisse alors porter par le récit, en totale confiance. C'est rassurant, réconfortant, apaisant. Une drôle de sensation en tout cas et c'est très agréable. Suivre Mathilde n'est pas de tout repos, mais quand on a lu la série originale, du coup, on ne s'inquiète pas trop. Pourtant parfois, la pauvre Mathilde passe à quelques cheveux de la mort.

Voilà donc un excellent moment de lecture, une impression chaleureuse de retrouver de vieux amis. Un immense plaisir à suivre à nouveau ces héros de l'ordre pourpre. rencontrer Mathilde et Corwyn tous jeunes est une belle découverte. Un vrai élixir de jouvence que ce roman. On se sent bien en le lisant, mais ce qui est le plus important sans doute c'est que pour ceux qui n'auraient pas encore eu la chance de découvrir les Haut Conteurs, rien n'empêche de commencer par celui-ci. Ce sera une porte d'entrée différente dans cet univers et je suis persuadée que ce sera tout aussi passionnant, c'est même à dessein que je n'en ai pas trop révélé sur la série originale. Bref, que vous soyez fans de la série ou que vous ayiez envie de la découvrir, Origines est fait pour vous.


Interview de Grégory Da Rosa - 3ème volet


En deux, trois réponses Grégory nous remplit un billet, voici donc le 3ème !
Le premier volet se trouve ICI
Le second







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— Des doléances ? m’étonnai-je, ma voix résonnant démesurément entre les piliers et les voûtes la salle du trône.

— C’est bien cela, sénéchal, confirma l’architecte Rodenteux, chevrotant.

— Mais, voyons, Jacques… Des doléances, maintenant, alors que la ville est assiégée ?

— Tout à fait, sénéchal. Deux dames de grande importance demandent audience.

— Deux dames, dites-vous ? Et qui sont-elles ? D’où viennent-elles ?

Rodenteux, qui se tenait sur les quelques marches de l’estrade, obliqua ses yeux ronds sur ma vieille personne alors que j’étais inconfortablement assis sur le faudesteuil jouxtant le trône. Il monta une marche de plus, se pencha, et murmura à mon oreille :

— Sénéchal, ces dames viennent d’un royaume étrange et étonnement puissant, gouverné par les livres, peuplé de héros, de prophéties et de mondes innombrables. L’on nomme leur royaume Book en Stock.

— Boucan Stoque ?

— Absolument, sénéchal, absolument.

— Mais où donc se situe cet étrange pays ?

— Partout et nulle part à la fois, sénéchal, m’avoua-t-il d’un timbre étrangement aigu. Et c’est bien cela qui le rend puissant ! Ce royaume tout entier voyage de monde en monde, utilisant les manuscrits pour plonger en des univers que nous ne connaissons point encore. Mais sachez en tout cas qu’elles connaissent déjà tout de nous, c’en est effrayant ! Ce jour d’hui, justement, ces deux vénérables dames ont choisi la ville de Lysimaque pour visite. Comprenez ma pensée, sénéchal. Comme nous sommes en guerre, et étant donné notre situation pour le moins… menaçante – si vous me permettez cet euphémisme – je me suis dit qu’il serait bon de ne pas dénier le soutien d’un royaume tel que celui-là…

— Je comprends, Rodenteux. Je comprends.

— Dois-je les faire entrer ?

— Bien sûr, Rodenteux, bien sûr !

Le bonhomme se redressa tout à coup, pivota en direction du portail clos, tapa deux fois dans ses mains. À ce geste, l’ours Roufos, notre bon héraut d’armes, logé dans l’angle tout au bout de la nef, ouvrit les portes et beugla pis qu’un crieur public :

— J’annonce la dame Dup, duchesse Inette ! et la dame Emma, duchesse Phooka !

Alors les deux convives apparurent sur le seuil, la première vêtue d’une longue cotardie émeraude, aux franges et brocarts verts, tandis que la seconde arborait une houppelande plus blonde qu’un champ de blé au soleil, toute brodée de fils d’or.

Je me levai incontinent, descendis les marches de l’estrade et m’approchai pour baiser la main de mes deux invitées.

— Soyez les bienvenues, mes dames, déclamai-je. Puisse le séjour en la capitale vous être agréable. Mais dites-moi, ma curiosité est piquée au vif ! De quoi souhaitez-vous m‘entretenir ? Je suis tout ouïe.

Puis, soudain confus par mon manque évident de politesse, je proposai :

— Oh ! J’oubliais, mes dames : une coupe de vin, peut-être ? Je vous rassure, point n’est-il empoisonné. Enfin… je… je ne crois pas.





Bonjour
Je voulais te demander si tu jouais avec des chevaliers petit et que tu essayais de recréer des aventures inspirées de cette époque mais d'après ce que tu as déjà parlé ce n'est pas ça. ..
Je voulais aussi te dire que j'aime le langage que tu utilises.
Envisages-tu d'en faire ta marque de fabrique pour des histoires autre que cette trilogie?

Bon dimanche.


Rab de Ramettes :))

Re-bonjour (les vénérables vous pouvez intercaler avec d'autres questions!)
Penses-tu qu'après la trilogie tu écriras un "prequel" ? Est-ce que tu veux rester dans cet univers que tu as créé ? Bon là tout dépendra de la fin de la trilogie je suppose...


Grégory :


Bonjour Ramettes !

Voilà une question bien originale ! Enfant, je n’ai que très peu joué avec des chevaliers, dragons ou châteaux. Tu n’as pourtant pas à rougir de ta question, car même si mes jeux ne s’orientaient pas vers le Moyen-Âge, ils s’orientaient pourtant vers ce que l’on peut rapprocher du Jeu de Rôle Grandeur Nature.

Pour cela, faisons un petit voyage dans le temps, et découvrons un peu mon enfance, en Champagne Ardenne, dans le vaste jardin de mes grands-parents. Je me souviens de ces mercredis après-midi, après l’école, en compagnie de mes cousins et cousines (Il nous arrivait d’être jusqu’à 13 petits enfants à investir le jardin, une vraie petite armée !). Il se trouve que je suis également l’ainé de tout ce petit monde. Mon âge m’a peut-être donné une sorte de responsabilité, de devoir : celui d’amuser mes cousins et cousines. Je m’échinais donc à créer tout un tas de jeux pour les occuper, les plus jeunes ayant alors 4 ans, les plus âgés 11-12 ans. Mon grand-père, en plus de cela, avait eu la géniale idée de nous retaper une vieille caravane qui se dresse aujourd’hui encore fièrement sur la pelouse, enchâssée entre les sapins et les thuyas. Imagine-donc ! Une cabane dont rêve n’importe quel gosse (version caravane) pour les 13 mouflons que nous étions. Les jeux n’y manquaient pas. Nous imaginions la caravane comme un vaisseau capable de se transformer tantôt en avion, tantôt en camping-car, parfois en navire, parfois en sous-marin. Un vrai « bus magique » ! Et j’entraînais mon petit monde dans mon imagination, prévoyant pendant la semaine les quêtes que j’allais donner le mercredi suivant, par groupe de 3 ou 4 cousins/cousines. J’avais d’ailleurs préparé un « Livre des ombres » (Charmed étant très en vogue à cette époque !), qui trônait sur la table de notre caravane. Je rédigeais des semblants de poésies censées évoqués des incantations magiques capables de nous sauver de situations mortelles. Je dessinais déjà des cartes, y traçais des pointillés dans le seul but de prévoir les destinations imaginaires de notre caravane magique. Je surlignais ensuite ces pointillés méticuleusement afin de marquer notre avancée dans cet univers fabuleux. Je me souviens aussi qu’on arrachait les feuilles des noisetiers (Papi n’était pas très content !) et nous prétendions qu’il s’agissait de billets de grande valeur ; les seuls billets, d’ailleurs, à pouvoir être utilisés dans ce monde parallèle.

Tout ça pour dire, en y réfléchissant bien, que j’avais déjà, sans le savoir, une âme de rêveur, de bâtisseur d’univers, de joueur et, aussi, de maître du jeu. Certes, point de chevalier, mais des mondes en pagaille ! :D



Pour en revenir au roman, je suis heureux que tu apprécies le langage utilisé. Il est propre à Sénéchal, et je ne pense pas l’utiliser pour les prochains romans (sauf si je souhaite y donner un côté historique relativement poussé).

En vérité, le langage utilisé dans Sénéchal se veut parfois historique, car je voulais que le lecteur pense, peu ou prou, arriver dans un roman dit historique. Car Sénéchal, c’est de l’histoire. Pas la nôtre, en effet, mais l’Histoire du monde créé. Philippe Gardeval, qui sait ?, deviendra peut-être un personnage historique pour des hommes et des femmes vivant dans le même univers mais deux ou trois siècles après lui ? Tout comme Chrétien de Troyes, pour nous, en est un aujourd’hui ? Et il paraît bien évident que le phrasé du sire de Troyes n’est pas exactement celui que nous utilisons aujourd’hui. La langue a évolué. Et c’est justement sur cette subtilité que je voudrais, à terme, jouer.

Car il est dit dans le roman que Philippe Gardeval rédige ses carnets (son journal intime, en quelque sorte, ou ses mémoires officieuses, pourrait-on dire). Il n’est donc pas impossible que ces fameux carnets traversent les âges et entrent un beau jour en possession d’un homme ou d’une femme vivant 300 ans plus tard (et qu’il est, lui aussi, besoin de notes de bas de page pour comprendre ce langage désuet :D ).

Ce qui me permet de répondre à ta dernière question : Sénéchal est déjà le préquel (aussi saugrenu que cela puisse paraître). L’idée d’écrire un roman-monde était mon but premier, avec de multiples points de vue, une narration à la troisième personne, foultitudes de royaumes et d’empires, le tout relié par une intrigue globale (Après tout, pourquoi le monde est-il plat, bon sang de bonsoir ? Il nous faudra bien le découvrir un jour, non ? :D ) Mais la tâche, pauvre de moi, me paraissait alors bien trop complexe. Du moins, avec ma petite expérience maigrichonne d’écrivaillon en herbe. J’ai donc délaissé un temps l’écriture de cet ENORME roman pour me consacrer à une petite histoire se déroulant bien avant, en le royaume de Méronne, et ce par simple entrainement. Sénéchal pose donc les bases d’une petite partie de l’univers : le royaume Méronne, qui n’est que l’un des cinq royaumes humains du continent de Varme ; la Plaine Céleste comptant en tout et pour tout quatre continents… et encore un peu au-delà, quelque part dans… mais… enfin… « Chut, chut, chut… ! ».

Ainsi, je répondrai : « Oui, j’ai bien l’intention de rester dans cet univers. Il y a encore tellement de choses à découvrir ! »


Olivier :

Bonjour Grégory, quelle introduction, j'ignorai que nos précieuses étaient de si haute lignée et qu'elles possédaient la machine à remonter le temps...version Retour vers le Futur lol Je commence à peine le tome 1 et sans avoir lu les premiers échanges ci-dessus, mon premier sentiment, que tu confirmes dans une de tes réponses, c'est que je me retrouve dans un cycle très proche de Naudin et de Roberte Merle (la famille Siorac...étonnant que l'on voit ici dans ce premier tome de certain Soriac...)mais évidemment en mode plus fantasy et ce ton décalé que tu utilises ; vieux françois et vocabulaires plus récents est un vrai plaisir pour le lecteur. Comment expliques-tu que ces récits très "capes et épées" soient à ce point omniprésent dans tes premiers livres mais aussi chez tant de te confrères ? Ce qui n'est pas déplaisant d'ailleurs.


Grégory :


Bonjour Olivier ! C’est un plaisir de te lire ! Si, en plus de ça, c’est pour me dire que tu ressens l’influence des sires Merle et Naudin, alors me voilà fort aise, sache-le ! Ceci dit, je me dois de rétablir la vérité. La proximité entre Siorac (Fortune de France) et Soriac (Sénéchal) est purement fortuite. Fortuite certes, mais loin de me déplaire.

J’en viens à ta question sur la forte présence de ces récits dit « de Cape et d’épée » dans les créations actuelles. Je mentirais en disant que j’ai beaucoup réfléchi à la question avant que tu ne me la poses. Tu soulèves donc un point très intéressant qui m’a fait un brin réfléchir.


Premier point, en ce qui concerne le roman de « Cape et d’épée », disons qu’il est de par son origine considéré comme étant un genre à part entière, qui plus est qualifié de populaire. Et l’on sait bien que ce qui est populaire (que ce soit bon ou pas, la question n’est pas là) a la merveilleuse faculté de se répandre comme grains de sable sous le vent ! Ça plait ou ça déplait, mais ça parle, ça vit, ça déchaîne !

De plus, sans en être un spécialiste incontesté, je peux dire que l’on doit son origine à la Comedia de Capa y Espada, genre dramatique du théâtre espagnol au XVIIe siècle. Des origines que Sénéchal ne peut, en vérité, décemment renier ! En effet, n’a-t-on pas dès la première page du premier tome cette phrase un tantinet allusive : « Trois coups cognèrent la porte de ma chambre… », qui nous rappelle, au théâtre, (et c’est bien volontaire de ma part) les trois coups retentissant contre le plancher de la scène et visant à attirer l’attention du public avant le début de la pièce ? Dans cette même idée, la construction du roman est ainsi faite : chaque chapitre, égrené en fonction des heures canoniales, nous rappelle la succession de scènes de théâtre, et chaque partie scindée en « journée » nous en évoque un acte. Sans parler des tirades de mes fols protagonistes qui, elles aussi, confinent parfois plus au monologue purement théâtral qu’au dialogue que l’on pourrait qualifier de « normal ». Sans parler non plus de ces chapitres qui se déroulent quasiment tous en un lieu donné et fermé (espèce de huis-clos dans le huis-clos) et dont les changements de décor ne surviennent que dans la scène (ou plutôt le chapitre, devrais-je dire) qui suit. Cette théâtralité quasi omniprésente traduit peut-être mon engouement ressenti lors de mes maigres – mais très plaisantes – expériences en tant que comédien amateur dans un atelier théâtre au lycée, puis dans une troupe de théâtre auboise.


Deuxième point, le roman de Cape et d’Epée suit peu ou prou un schéma de base : des incidents à la pelle, des héros toujours dans la panade, des quiproquos en tout genre, des trahisons, des scènes rocambolesques, des personnages nombreux au caractère toujours affirmé, jamais dénué de motivation (bonne ou mauvaise). Ce qui, avouons-le, fait tout le sel de ce genre de roman et arrive comme du véritable pain béni, tant pour les auteurs que pour les scénaristes, car il captive ! Quand on sait que le roman de Cape et d’Epée fait de surcroît intervenir un contexte historique ou pseudo-historique, il ne restait donc qu’un pas de plus à franchir pour que les auteurs de l’imaginaire, et surtout de fantasy, se l’approprient !


Pourtant, le genre évolue, ou a évolué ! Cette évolution, à mon humble avis, participe grandement au fait qu’on retrouve autant ce genre de récits à présent. Je me dois de te prévenir, cher Olivier, ma folle digression commence ici.

Quand il était question, chez Dumas par exemple, d’opposer les intrépides mousquetaires aux intrigants Richelieu et Milady, et donc de faire une sorte de lutte entre le Bien et le Mal, ou du moins (si je modère mes propos) de lutte entre la cause noble et la cause perfide, chez les auteurs actuels, cette lutte perd de sa force, voire disparaît. Les personnages ne se battent plus pour « LA » seule et unique cause honorable, mais pour « DES » causes souvent bien moins utopiques, qu’elles soient politiques, familiales, personnelles, marchandes, militaires, etc. Bref ! La grande et noble cause meurt, et laisse place aux petites causes individuelles. Laquelle est vraiment bonne ? Laquelle est vraiment mauvaise ? Tout est alors question de point de vue, et seule notre sensibilité envers les personnages décidera du fait que nous voulons que tel protagoniste l’emporte ou que tel protagoniste perde. On peut dire sans trop se tromper que la lutte manichéenne (ou pseudo manichéenne) ne parle plus (ou bien moins) aux lecteurs aujourd’hui qu’auparavant. En revanche, les luttes fratricides, de pouvoir, d’amour, d’égo, si ! Ainsi, le roman de Cape et d’Epée est toujours présent dans sa forme, c’est un fait, mais un brin différent dans le fond. Même les héros, ces bougres, se mettent à accomplir des actes mauvais ! Pourquoi ? Peut-être parce que ce non-manichéisme présent dans les romans d’aujourd’hui nous évoque plus facilement, comme un écho lointain, ce que nous vivons, nous, chaque jour. L’identification est d’autant plus forte, et ce malgré l’univers fictif parfois bien loin de notre réalité.

Prenons des exemples concrets.

Mon quotidien, après tout, tout comme celui de toutes et de tous, n’est pas fait de sempiternel combat entre le Bien et le Mal, mais de luttes personnelles. Quelles sont-elles ?

Luttes professionnelles, notamment, ou plutôt, luttes visant à gravir la satanée hiérarchie sociale. Me concernant, je dirais qu’il m’a fallu batailler plus d’une fois et comme un beau diable pour obtenir un travail, symbole de réussite dans notre société, et ainsi avoir l’impression de m’insérer, de trouver ma place, d’être utile à ladite société. Si je fais un bref parallèle entre mon roman et ma vie réelle, ne serais-je alors qu’un gueux souhaitant accéder à la noblesse ? Le chômeur de la roture voulant accéder au noble statut de travailleur. Il n’y a aucun combat entre le Bien et le Mal là-dedans, juste un combat personnel que j’ai livré. Philippe Gardeval aussi.

Autre exemple : mon quotidien est aussi fait, parfois, de mésentente familiale. Ce sur quoi jouent très bien certains auteurs, d’ailleurs. Prenons donc l’exemple très connu et très parlant du Trône de fer qui oppose sans cesse des grandes familles les unes contre les autres, et ce sans distinction franche entre le Bien et le Mal. Ces familles, en public, sur leur scène aristocratique, donnent volontiers le sentiment de faire front commun, d’être unies et indivisibles face à la maison noble adverse, mais, en-dedans, chaque membre (frère, sœur, père, mère, cousin, …) ressent toujours et inévitablement une inimitié presque irrationnelle envers un autre membre de sa propre famille. Là encore, la lutte entre le Bien et le Mal n’intervient pas. Il n’est question que de points de vue, de sentiments, de passés tumultueux qui mènent à la rancœur ou à la gratitude. Même les Marcheurs Blancs, seuls éléments à pouvoir évoquer le manichéisme si habituel au roman de fantasy, pendant la majeure partie de la saga, ne sont là qu’en toile de fond. Pourquoi ? Pourquoi tant s’attarder sur les querelles entre maisons nobles et entre membres d’une même maison ? La réponse tient peut-être dans le fait que cela parle sans doute plus efficacement, et plus concrètement, de nous, même « de loin » ? N’est-ce pas cela qui nous fait tant adorer les Stark et tant détester les Lannister, ou inversement ? N’y retrouvons-nous pas ce que nous adorons détester, ou ce que nous détestons adorer dans la vie courante ? Cela ne nous donne-t-il pas une sorte de libération, de stimulation en découvrant pareils thèmes retranscrits de manière romanesque plutôt que de manière réelle ? Cela ne brise-t-il pas, sous couvert de récit fictionnel et imaginaire, un tabou qu’on n’aime que peu admettre dans notre quotidien : celui d’aimer les conflits, de les provoquer, de critiquer son prochain, de lui vouloir du mal, d’en être jaloux ? Ce choix narratif ne reposerait-il pas également, en poussant le parallèle un peu plus loin, sur notre façon de vivre parfois trop pesante, sur la pression sociale qui nous pousse à posséder de belles voitures, de belles maisons, aux belles façades, aux beaux jardins qu’on exhibe en signe de réussite et de bonheur, tout en apparence, aux voisins et comme preuve de famille indivisible et parfaite, ou peu s’en faut ? La réalité, bien sûr, est souvent tout autre. Les disputes au sein du foyer familial sont, hélas, inéluctables, mais on les cache. Qui peut se targuer, dans la réalité qu’est la nôtre, de ne pas avoir un oncle, une sœur, un parent à qui il ne parle plus depuis des mois ou des années, et ce pour des motifs parfois imbéciles, tordus, financiers, de jalousie, etc. ? Eh bien, n’est-ce pas justement ce genre de sujets, ceux qui invoquent notre vie réelle mais mis en scène dans un récit imaginaire, qui, présentement dans le Trône de Fer, provoque cette folle addiction ? Nous aimons les reflets fantasmés, exagérés, gonflés, poussés à l’extrême de notre vraie vie, répondant à notre voyeurisme inavouable et inavoué, à nos basses pulsions, à nos brefs instants de sadisme et à notre goût difficilement avouable pour la catastrophe, la tragédie et le mélodrame. De fait, toujours dans le cas du Trône de Fer, sommes-nous vraiment capables de dire si nous avons détesté ou adoré la scène des Noces Pourpres ? Sommes-nous capables de dire si nous avons adoré ou détesté l’assassinat de Tywin Lannister par son propre fils ? Sommes-nous capables de dire que nous avons aimé la mort, le fratricide, l’inceste, que nous les attendions à chaque tome ou à chaque épisode et que nous voulions absolument les voir, et en détails ? Dans la vraie vie, assurément pas. Mais en fiction, c’est une autre affaire.
Encore un autre exemple : mon quotidien, également, est fait de lutte politique, et ce sans même avoir le besoin d’être politisé, d’ailleurs ! Nous sommes abreuvés chaque jour par les médias de tout bord : tantôt buvons-nous à grandes goulées les tensions géopolitiques qui malmènent telle ou telle région du monde, tantôt nous parle-t-on des scandales qui éclaboussent tel ou tel politicien ou riche homme d’affaire (fraude fiscale, harcèlement sexuel, abus de confiance, détournement, pot de vin par de grands lobbyistes). Et, encore une fois, certaines œuvres en font écho, « de loin », sans pour autant en faire leur cheval de bataille ni un sujet de dénonciation, certes, mais cet ancrage (inconscient ou non) de notre réalité dans la fiction plaît, parle au lecteur, le raccroche à une vérité qu’il préfère, peut-être, croiser dans un voyage plus romanesque que réel. Prenons donc l’exemple de Gagner la Guerre de Jean-Philippe Jaworski qui, encore une fois « de loin », nous évoque sans même que nous nous en rendions compte, ce que nous voyons, lisons, entendons tous les jours. Dans ce roman, où la guerre officielle est terminée, où la paix est censée régner sur une république apaisée, les coups bas et manigances retorses sont légions. On soudoie, on assassine politiquement, on fraude, on manipule toujours dans l’ombre, mais on sourit toujours en public ! Mais si nous grattons un peu, n’avons-nous pas parfois le sentiment (à cause de cette médiatisation à outrance, de cette presse à sensation, de cette corruption dans l’ombre du pouvoir) d’être dans un contexte approchant (à gros traits) celui dépeint dans Gagner la Guerre, nous, vivant dans un pays de paix apparente, mais où parfois tout semble assujetti à une justice à deux vitesses, à des passations de pouvoir entre des grandes familles politiques inébranlables, à de simulacres d’élection et de légitimation illégitime due à une abstention record, à des négociations cachées n’ayant pour unique sujet l’ambition personnelle du politicien élu plutôt que celui de la défense des droits du peuple ? La résonnance est là. Peut-être ténue, certes, mais elle est là. Et elle nous parle très bien en tant que lecteur, consciemment ou pas. Disant cela, évidemment, je n’émets pas de vérité absolue, je ne dénonce pas, ni n’expose d’opinion politique, non. Je parle du climat que nous imposent sans cesse ces tensions et ces scandales politiques médiatisés à foison et qui, j’insiste, sans que nous nous en rendions compte, trouvent aisément un écho dans les intrigues des romans d’aujourd’hui. Même si Jean-Philippe Jaworski, pour la rédaction de Gagner la Guerre, dit avoir voulu retranscrire les préceptes de Nicolas Machiavel (et je le crois volontiers !), il n’empêche que ces mêmes préceptes, même vieux de 500 ans, résonnent toujours aujourd’hui, et si le roman a si bien trouvé son public, c’est peut-être plus (hors le talent indéniable du conteur et la virtuosité de l’intrigue) pour la résonnance inconsciente que le récit a été capable d’engendrer en accord avec notre contexte politique réel qu’avec celui du XVIème siècle.
Bref, tout ça pour dire que le roman de Cape et d’Épée a toujours le vent en poupe, mais connaît les légères mutations propres à notre époque. Plus de lutte manichéenne, mais des luttes personnelles parfois immorales et si bien incarnées par ces personnages hauts en couleur qu’elles permettent, selon moi, l’identification. Nous sommes des êtres faillibles. Il faut des personnages faillibles. Et les romans de Cape et d’Épée, avec leurs imbroglios constants, leurs trahisons et situations folles, permettent assurément de donner vie à tout ça.


Ah ! Ainsi, je gage, mon cher Olivier, que tu es en train de te dire : « Mais que me raconte-il, ce fol dingo ? Je parlais de Cape et d’Epée ! Et voilà qu’il part dans un grand délire Jean-Claude Van Dammesque ! » Et tu as sans doute raison. D’ailleurs, mon analyse est peut-être fausse, hors sujet, sujette à débat, et c’est tant mieux. Elle ne résulte que d’une réflexion à chaud, sans vrai recul et sans structuration, mais elle a sans doute le mérite de poser certaines questions (du moins je l’espère).


Je terminerai par mon dernier point : ajoutons à tout cela le fait que le roman de Cape et d’Épée a un caractère très feuilletonesque. Les chapitres se terminent sur une phrase annonçant un chamboulement majeur, un changement de paradigme, un développement nouveau. Ils tiennent en haleine. Même les fins de volume sont souvent d’insoutenables « cliffhangers ». Ils répondent à une attente du public (ou à une mode) qui est aussi très bien portée par un autre support : les séries télés. Ainsi, vu le développement non négligeable de ce format sur petit écran, qui prendrait presque le pas sur le cinéma à en croire certains, et l’engouement qu’il suscite, il n’est pas incohérent, à mon sens, que le roman de Cape et d’Épée ait encore de quoi plaire et inspirer !
Sur ce, il est temps que je cesse mon bavardage ! Puisse ma réponse avoir été à la hauteur de ta question (qui n’était pas si aisée !).

lundi 13 novembre 2017

NE FAIS CONFIANCE À PERSONNE de Paul Cleave





Sonatine Éditions
400 pages
21 euros


4ème de couv :

Il y a pire que de tuer quelqu'un : ne pas savoir si on l’a tué.

Les auteurs de thrillers ne sont pas des personnes très fréquentables. Ils jouent du plaisir que nous avons à lire d’abominables histoires, de notre appétit pour des énigmes qui le plus souvent baignent dans le sang. Nous ne sommes pas très raisonnables. Ce jeu dangereux peut parfois prendre des proportions inquiétantes. Leurs ouvrages peuvent nous donner des idées regrettables, favoriser un passage à l’acte aux conséquences funestes. Eux les premiers, qui pensent connaître toutes les ficelles du crime parfait, ne sont pas à l’abri de faire de leurs fictions une réalité.
Prenez par exemple Jerry Grey, ce célèbre romancier, qui ne sait plus très bien aujourd’hui où il en est. À force d’inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n’aurait-il pas fini par succomber à la tentation ? Dans cette institution où on le traite pour un alzheimer précoce, Jerry réalise que la trame de son existence comporte quelques inquiétants trous noirs. Est-ce dans ses moments de lucidité ou dans ses moments de démence qu’il est persuadé d’avoir commis des crimes ? Quand la police commence à soupçonner les histoires de Jerry d’être inspirées de faits réels, l’étau commence à se resserrer. Mais, comme à son habitude, la vérité se révèlera bien différente et bien plus effroyable que ce que tous ont pu imaginer !

L'avis de l'éditeur :

Entre Shutter Island (Dennis Lehane) et Un employé modèle, Paul Cleave signe sans conteste avec Ne fais confiance à personne son chef d’œuvre.






Paul Cleave est un auteur que je n'avais encore jamais lu. La petite phrase de l'éditeur que je vous ai mise après le résumé m'a poussée à remédier à ce manque : si je devais le découvrir, c'était avec ce roman. Et bien c'est chose faite et je ne regrette vraiment pas. Wow, quel roman !

Jerry Grey est un auteur de thrillers connu et reconnu sous son nom de plume Henry Cutter. Sa vie bascule le jour où, invité à un brunch, il s'apprête à présenter sa femme à une de ses connaissances et là, le trou noir. Il ne trouve plus le prénom de Sandra qu'il chérit depuis presque 30 ans. Le verdict tombe rapidement après : Alzheimer. Il a seulement 49 ans.

L'auteur va faire sans cesse le va et vient entre le présent de Jerry, qu'il subit dans ses moments de lucidité, "enfermé" dans une maison de santé, et son passé qui commence le jour du verdict médical. Et dans chaque période, on oscille entre des moments de divagations terriblement réalistes où Jerry s'accuse de tout un tas de meurtres qui sont en fait issus des fictions écrites sous le nom de Henry Cutter, et des moments de lucidité ou il essaye de faire le point sur ce qu'il lui reste de mémoire.

Très vite après l'annonce de sa maladie, il entame l'écriture d'un Carnet de la folie où il s'adresse à son moi futur : Futur Jerry. Où il tâche d'expliquer qui il est pour quand il aura tout oublié à cause de "Capitaine A" comme il surnomme son Alzheimer. Ainsi on apprend qu'il aime tendrement sa femme, qu'ils ont une fille qui va bientôt se marier. Et que les préparatifs du mariage sont accélérés vu l'évolution rapide de sa maladie, afin qu'il soit encore lucide le jour J. 

Mais des meurtres, parfaitement réels ceux là, parsèment Christchurch et l'entourage de la famille de l'écrivain. La police commence à émettre des doutes sur son irresponsabilité, voire même sur le côté fictif des aveux de Jerry.

Paul Cleave nous immerge complètement au coeur de cette maladie et je peux vous dire que le tableau est tout bonnement terrifiant. On sent bien qu'il s'est énormément documenté sur le sujet et son récit s'en ressent. J'ai rarement lu un thriller aussi poignant tant l'empathie qu'on éprouve pour cet homme est immense. Le voir se battre pour retrouver la mémoire, pour se souvenir de son passé ou simplement de ceux qu'il aime ne peut pas laisser indifférent. 

L'auteur prête à son personnage un humour noir très piquant quand il parle de lui dans ses Carnets de la folie. Puis cette plongée dans la paranoïa, évidemment, quand on ne peut même plus se faire confiance, alors aux autres... le titre est on ne peut mieux choisi.

Le sujet choisi par Paul Cleave occulterait presque l'intrigue, mais le conditionnel est bien là. Car cette intrigue est exceptionnelle et son traitement encore plus. Ce mélange entre réalité et fiction, présent et passé est parfaitement maîtrisé. Il embarque le lecteur à fond derrière Jerry et futur Jerry. Il l'enfonce dans des fausses pistes, il l'assomme avec des coups de théâtre pour le laisser pantois et légèrement nauséeux devant cette fin et les dégâts causés par la maladie.

En plus d'être un thriller remarquablement bien mené, avec ce Ne fais confiance à personne l'auteur explore les conséquences désastreuses d'un Alzheimer précoce. Il en profite également pour parler de son métier d'écrivain de genre, pas toujours reconnu, méprisé parfois. Ces sujets sont abordés avec finesse et une certaine dose d'humour noir délicieux que j'ai beaucoup apprécié.
C'est mon premier Paul Cleave, certainement pas le dernier !



Un T/P pour le challenge de la Licorne !